Mobilité et exclusion

Découvrez dans ce reportage les liens étroits entre mobilité et exclusion. Dans nos sociétés modernes, des transports fiables, accessibles et rapides, au meilleur prix, sont une importante source d'intégration sociale.

Source : Planète Veolia, Novembre 2007, N°18

  • 37 Millions de personnes souffrent d'un handicap en Europe.
    (Source: enquête "Eurobaromètre 2001" réalisée pour le Conseil de l'Europe)
  • 30% des ménages au Royaume-uni n'utilisent pas d'automobile.
    (Source: Agora 2020)
  • 97% des trajets se font en voiture aux USA.
    (Source: Kenworthy, J.-University Press of Colorado)
  • 18% des Français utilisent les transports collectifs.
    (Source: IPSOS, Agora 2020)
  • 5,8 Millions de personnes vivant en France affirment avoir des problèmes d'accessibilité quotidienne.
    (Source: enquête "Habitat, incapacité dépendance" - 2003)
  • 36% des trajets se font en voiture dans les pays asiatiques riches.
    (Source: Kenworthy, J.-University Press of Colorado) 

Sylvie a 30 ans et habite un petit village du Pays d'Olt, dans l'Aveyron. Sans permis de conduire et faute de transports collectifs lui permettant de rejoindre Rodez, elle a dû refuser l'an dernier plusieurs emplois de serveuse. Au même moment, dans la banlieue de Liverpool, John, chômeur de 55 ans, vient de renoncer à aller passer des radios à l'hôpital, découragé par le long et compliqué parcours qui l'attend dans les transports collectifs.

Face à l'absence d'aménagements pour son fauteuil roulant dans les bus, Béla, qui est paraplégique depuis l'âge de 11 ans, a décidé, quant à lui, de ne pas aller prendre des cours de chant dans le centre de Budapest... Loin d'être isolées, ces situations illustrent l'importance qu'a prise la question de l'accès à la mobilité dans nos sociétés modernes. Pour l'urbaniste François Ascher, la mobilité est ainsi devenue, aujourd'hui, un enjeu majeur de l'insertion de l'individu dans la vie quotidienne. «Nous sommes de plus en plus amenés à nous déplacer pour trouver un travail, un logement, pour accéder à la santé, à l'éducation, à la culture, aux loisirs (...). Cette mobilité ouvre bien sûr de nombreuses possibilités, mais signifie aussi beaucoup de contraintes et de difficultés pour tous ceux qui ont du mal à se déplacer »(1).

Personnes handicapées, à mobilité réduite, en situation de précarité ou d'analphabétisme... Pour les catégories les plus vulnérables de la population, ces difficultés s'avèrent d'autant plus pénalisantes que les cadres spatiaux et temporels traditionnels ont volé en éclats. En ce début de 21e siècle, la mobilité se conjugue en effet avec des phénomènes de fragmentations qui transforment non seulement les territoires, via un étalement des agglomérations et un émiettement des zones rurales, mais aussi les rythmes de travail, avec des emplois classiques qui diminuent sans cesse au profit d'horaires de travail atypiques. Il faut désormais pouvoir être beaucoup plus mobile qu'auparavant pour parvenir à jongler avec la multiplicité de trajets quotidiens qui relient l'individu aux différentes sphères (professionnelle, familiale, sociale, culturelle, etc.) de son existence.

En France, le sociologue Bruno Marzloff évoque ainsi l'émergence d'une catégorie d'individus « hypermobiles »(2), dont près de la moitié déclarent pratiquer de façon habituelle ou occasionnelle au moins 5 modes de transport, tandis qu'une enquête TNS Media Intelligence(3) notait de son côté que la population utilisant plus d'un mode de transport par semaine avait doublé entre 1999 et 2004.

Des populations «assignées à résidence»

À l'opposé, le manque de moyens de transport efficaces et adaptés pèse considérablement sur la vie des personnes en situation de précarité économique, présentant des handicaps physiques et psychiques ou ne possédant tout simplement pas les codes "culturels" pour se déplacer. Une partie de la population peut alors éprouver le sentiment d'être « assignée à résidence ».

En France, quelque 5,8 millions de personnes affirment ainsi avoir des problèmes d'accessibilité quotidienne (4), tandis que la moitié des 3,5millions d'allocataires des minima sociaux estiment que les difficultés de mobilité constituent un obstacle à leur réinsertion sociale et professionnelle (5). Lorsque le manque de mobilité perdure,explique en outre le sociologue Éric Le Breton, les populations sont contraintes de «réorganiser leur vie quotidienne en fonction de ce qu'elles peuvent trouver sur les minuscules territoires où elles sont assignées (...) et elles vivent alors un processus de réduction du champ de leurs possibles »(6).

Pour sortir de ces situations d'enclavement, ceux qu'Éric Le Breton désigne sous le nom d'«insulaires», les décideurs publics, les autorités organisatrices, les opérateurs de transports et les acteurs du monde associatif tentent d'élaborer depuis des années des solutions pertinentes.

Tandis que les pouvoirs publics cherchent à réduire les inégalités existantes en matière de mobilité à travers des cadres législatifs plus adaptés (à l'exemple de la loi française de 2005 sur l'égalité des droits et des chances des personnes handicapées) et la définition de grandes orientations, comme la politique de la ville née à la fin des années 80, le monde du transport doit faire porter ses efforts sur plusieurs axes.

À commencer par ce que Bruno Marzloff appelle le transport «fédératif », autrement dit une organisation combinant des modes de déplacements complémentaires répondant à des usages et à des besoins différents. Pour Claude Arnaud, directeur Recherches et Innovations chez Veolia Transport, les acteurs comme Veolia, peuvent avoir également un rôle accru à jouer dans la prise en compte de ces « insulaires » malgré eux, « en passant d'un rôle d'exploitant à celui de véritable opérateur de mobilité ». En dehors de la mise en place d'une offre la plus complète et diversifiée possible, il est par exemple indispensable de développer des partenariats et des concertations avec les publics concernés ou leurs associations représentatives et de préparer les personnels à l'accueil, l'information et l'accompagnement des personnes en difficulté via des formations ad hoc.

Quant à la technologie, elle peut s'avérer utile, comme le montre l'aide tout récemment apportée aux personnes handicapées via les nouvelles applications du téléphone portable. Attention toutefois, préviennent les experts, de répondre aux besoins réels des voyageurs et de veiller à bien accompagner leur déploiement. Sinon, le risque de voir ces « avancées » reléguées au rang d'accessoires inutiles peut exclure davantage des voyageurs technophobes et effrayés par des media aux allures de « Big Brother».

1- Forum « Mobilités pour l'insertion », 6 et 7 octobre 2005 à Saint-Nazaire • 2- « Mobilités. Trajectoires fluides», Éd. de l'Aube, 2005 • 3- Observatoire Chronos 2004 • 4- Enquête « Habitat, incapacité dépendance », menée par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques, en 2003 • 5- « Mobilités pour l'insertion », forum organisé par l'Institut de la ville en mouvement, octobre 2005 • Ibid.