Expression
Environnement et croissance : notre défi par Henri Proglio
Le développement durable est une chance pour notre économie. Un consensus s'impose entre l'industrie, l'Etat et les citoyens.
Henri Proglio, PDG de Veolia Environnement
En lançant la démarche du Grenelle de l'environnement, le gouvernement a décidé de s'attaquer aux défis environnementaux qui restent à relever dans notre pays. Il a choisi de le faire en s'inscrivant dans un calendrier bref et volontariste. Il a décidé d'y associer l'ensemble des parties concernées. La tâche peut paraître immense voire démesurée, elle est enthousiasmante.
Au fond, l'occasion nous est donnée de nous confronter à la seule vraie question : sommes-nous, les uns et les autres, au-delà de nos intérêts propres, en accord pour admettre que les pollutions et les nuisances qu'engendre le progrès soient éliminées ou traitées, qu'il n'est plus question de les accepter, fût-ce tacitement, ni d'en reporter la charge sur les générations futures ?
Répondre oui à cette question, c'est aussi reconnaître que l'augmentation de nos efforts dans l'élimination des pollutions n'est pas un handicap dans la compétition économique. La préservation de notre qualité environnementale, de la santé publique, l'économie des ressources rares dont nous disposons, l'efficacité de nos systèmes urbains, participent d'une façon évidente et croissante à notre performance économique globale. Bref, il faut admettre le développement durable pour ce qu'il est : une conciliation dynamique de la croissance économique et de la défense de l'environnement.
Si l'esprit de Grenelle est celui-ci, et sans rêver d'un accord parfait, il paraît possible de dégager des consensus de bon sens sur des sujets très significatifs. Ces sujets nécessitent une approche déterminée, concrète, pragmatique. Ils appellent aussi une vision d'ensemble, que les acteurs publics et économiques vont devoir apprendre à maîtriser pour faire face aux défis qui sont les leurs.
Recycler les déchets
Le premier de ces défis est celui du dérèglement climatique. On peut débattre à l'infini de son ampleur, de son rythme, de ses causes et de ses effets, de l'usage des énergies renouvelables et des nouvelles technologies pour l'enrayer, de la difficulté d'engager un combat national contre un phénomène aussi global.
Mais il n'est pas besoin d'attendre pour admettre que l'énergie qui émet le moins de carbone est celle qui n'est pas consommée. Convenons donc que la mise en œuvre d'une grande politique d'économies d'énergie, axée sur l'efficacité énergétique (c'est-à-dire la diminution de l'intensité d'énergie nécessaire à la production d'un bien ou d'un service), reposant sur des mécanismes de responsabilité du particulier, de l'entreprise, des collectivités locales et de l'Etat, est un pari où tout le monde sera gagnant.
Chaque Français produit en moyenne 500 kg par an de déchets. Leur collecte, leur traitement, leur élimination est une nécessité vitale. Des politiques sont mises en œuvre pour réduire le déchet à la source, des technologies plus propres de stockage et d'incinération ont été inventées et déployées. Mais ce que nous faisons le moins bien est ce que nous pourrions faire de mieux : aller chercher dans le déchet tout ce qu'il contient d'utile, de réutilisable - le papier, le carton, le verre, les métaux - afin de nous en resservir. Les Pays-Bas recyclent 46 % de leurs déchets ménagers, l'Allemagne 38 %, la France 12 %.
Le recyclage a un coût plus important que le stockage dans des décharges : rendons plus onéreux ce dernier, utilisons ces ressources nouvelles à renforcer le financement des centres de tri et de valorisation. Certains diront : "Ce n'est pas suffisant." Même s'ils ont raison, pourquoi ne pas commencer par faire ce que chacun sait nécessaire ?
La croissance urbaine et économique fait peser une pression croissante sur des ressources en eau qui restent inchangées. Il en résulte davantage de pollutions et, par endroits, des risques de pénurie. Economiser l'eau est un objectif majeur et consensuel. Mais aujourd'hui, la fourniture de l'eau potable, le traitement de l'eau usée, se rémunèrent presque exclusivement au volume alors que la quasi-totalité des coûts de cette activité économique est fixe.
Admettons le besoin d'un autre modèle où la réalisation d'objectifs d'économie et de qualité, le service rendu aux consommateurs, la protection des ressources, seraient rémunérés en tant que tels aux opérateurs des services d'eau qu'ils soient publics ou privés. Plus simple encore, car il ne s'agit que de cohérence élémentaire : dégageons les moyens financiers nécessaires pour restaurer le bon état écologique des masses d'eau à risque, qui sont identifiées.
Un fer de lance de la capacité d'initiative
Faire reposer les transports urbains sur l'usage de la voiture individuelle, c'est le contraire du développement durable. Sans même parler des impacts économiques et écologiques, c'est une équation physique insoluble : de plus en plus de voitures sur une superficie de chaussée qui ne peut croître à l'infini et qui souvent déjà régresse. Rendre les véhicules plus propres est nécessaire, pas suffisant. Il faut en dissuader l'usage en matérialisant le coût collectif de l'accès automobile aux centres urbains mais, sans attendre, développer une vraie alternative de transports en commun.
Est-il possible aujourd'hui à un habitant de banlieue de garer gratuitement ou pour un coût symbolique sa voiture près d'une gare pour emprunter un moyen de transport fiable, sûr, confortable, qui le conduira à son lieu de travail ? Est-il possible à un commerçant de s'approvisionner, à un industriel de distribuer ses marchandises en ville, sans déployer l'armada de camionnettes et de camions qui à Paris est responsable de 20 % du trafic global et de 26 % des émissions de gaz à effet de serre? Répondre oui à ces questions, c'est méconnaître la réalité. Répondre non donne la marche à suivre.
Il me semble envisageable et nécessaire d'inventer, peu à peu, mais dans une vision d'ensemble cohérente, une régulation environnementale moderne qui, par la fiscalité, les mécanismes de marché s'inspirant de ceux inventés dans la logique de Kyoto, l'affectation des financements publics, la répartition des moyens budgétaires, les règles de concurrence et d'attribution des marchés publics, s'efforce tout à la fois de pénaliser les mauvaises pratiques et de soutenir les modes de production de biens et de services, les décisions publiques, les attitudes et les comportements de citoyens, qui ont un impact positif.
Il me paraît réaliste que notre pays, qui a inventé un modèle de gestion des services à l'environnement que le monde redécouvre aujourd'hui sous le nom de partenariat public-privé, dont l'industrie de l'environnement occupe le premier rang mondial, sache tirer parti de sa tradition et de ses atouts pour définir des cadres de gestion environnementale modernes, responsables et performants.
L'environnement peut être un fer de lance de la capacité d'initiative de la France en Europe, de l'accroissement de sa présence économique dans le monde émergent et la base d'une politique ambitieuse de coopération avec les pays en développement. Au-delà des mesures qui seront annoncées, le Grenelle de l'environnement doit aussi opérer comme une révolution des mentalités et une mobilisation des énergies individuelles et collectives à l'œuvre dans notre pays.
Henri Proglio, PDG de Veolia Environnement.