Déchets ménagers : une évolution à pas lents

Catherine de Silguy

Ancienne ingénieur de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), Catherine de Silguy est aussi spécialiste de l'histoire de la gestion des déchets.

Pour Galiléo, l'auteur de L'histoire des hommes et de leurs ordures (Le Cherche Midi Editeur) raconte comment nos ancêtres traitaient leurs déchets. Des pratiques toujours d'actualité dans certaines régions du monde. Les villes du Moyen Âge n'étaient pas réputées pour leur propreté.

Comment nos ancêtres géraient-ils leurs déchets ?
«Pendant longtemps, il n'y a tout simplement pas eu de collecte. Les maraîchers, les chiffonniers et les animaux errants dans les villes se chargeaient des immondices.»

Quels animaux ?
«Outre la volaille et les chiens, principalement les cochons, qui étaient élevés dans la rue. Ils y trouvaient leur pitance en engloutissant tous les résidus comestibles que nous jetions sur la voie publique. Personne ne songeait à s'en plaindre, car ils étaient des auxiliaires précieux pour l'assainissement. À Paris, ils furent interdits de vagabondage en 1131, après que le fils du roi Louis le Gros eut été mortellement renversé par un cochon. C'est ainsi que naquit l'habitude de tenir son porc en laisse.»
On jetait les ordures par les fenêtres ? «Gare l'eau !, gare dessous ! criaient les habitants des cités médiévales avant d'expédier leurs ordures et excréments par les portes et fenêtres. Cette délicatesse n'empêchait pas les passants d'être aspergés par des jets d'immondices. Louis XI aurait reçu le contenu d'un vase de nuit sur la tête lors d'une promenade nocturne...».

L'atmosphère des villes devait être insupportable...
«La puanteur était épouvantable. À ce point incommodé par l'odeur immonde de la rue, un jour où il était à la fenêtre de son palais, Philippe Auguste ordonna en 1184 le pavage des voies de la capitale. Deux artères principales, qui se coupaient au Châtelet, furent pavées à cette époque. Mais plus de 400 ans plus tard, la moitié des rues de Paris restait encore à nu ! »

N'a-t-on rien fait pour organiser l'évacuation des immondices ?
«Il y a eu de nombreuses tentatives qui toutes se sont heurtées à la mauvaise volonté des Parisiens. Philippe Auguste, Saint Louis et Louis XII ont légiféré pour que soient organisés des services d'enlèvement, mais sans beaucoup de succès.
Il est vrai que dans le dernier cas, la collecte devait être financée par un impôt spécial, forcément impopulaire.
François 1er gagne une première manche en obtenant l'éviction des animaux de ferme des villes et en obligeant les occupants des immeubles à nettoyer devant leur porte.»

Jusqu'à quand ces pratiques ont-elles perduré ?
«Tout dépend des pays. À New York ou Manchester, il n'était pas rare de voir des cochons déambuler dans les rues au début du XXè siècle. En France, le grand tournant, c'est Pasteur. C'est grâce à ses travaux et au mouvement hygiéniste que l'on va vraiment s'attaquer au problème des déchets. Le préfet Poubelle ordonne que les déchets ménagers soient évacués dans des boîtes métalliques. Pour les déchets liquides, le baron Haussmann l'avait précédé en remplaçant le tout à la rue par le tout à l'égoût. »

La décision du préfet Poubelle marque aussi le début de la collecte sélective... «Publié le 24 novembre 1883, son décret impose aux Parisiens de jeter leurs déchets dans trois boîtes, l'une pour les matières putrescibles, la seconde pour le verre et la faïence et la troisième pour les chiffons et les papiers. Hélas, les habitants de la capitale ne furent pas de très bons trieurs. Notamment parce que l'achat des boîtes métalliques incombait aux propriétaires et que les concierges ne voulaient pas sortir et rentrer les poubelles.»

Qui s'occupait de la collecte et du traitement des ordures ?
«Essentiellement les chiffonniers et tous les artisans qui pouvaient recycler ces déchets. À Paris, ils ont été plusieurs milliers jusqu'en 1946. Il y avait aussi les agriculteurs qui utilisaient beaucoup les boues des villes pour fertiliser leurs champs. Par la suite, les villes ont préféré utiliser les services d'éboueurs équipés de bennes, à cheval d'abord, puis rapidement automobiles.»

Comment le traitement a-t-il évolué ?
«Jusqu'à la fin du XIXè siècle, on a récupéré ce que l'on pouvait et enfoui le reste. À Paris, d'anciennes décharges expliquent les vallonnements de certains boulevards ou du parc des Buttes Chaumont. Mais après Pasteur, les hygiénistes ont convaincu la collectivité qu'il valait mieux détruire les déchets par le feu. La construction des premiers incinérateurs parisiens date de cette époque. Bien plus tard, il y a eu les grandes lois sur l'environnement, puis la création du ministère de l'Environnement et d'une agence publique dédiée aux déchets (l'Anred, puis l'Ademe).
La collecte des déchets a été généralisée et leur traitement, rationalisé.»

Trouve-t-on trace de l'histoire des déchets dans le langage ?
«Le vocabulaire du monde du déchet évolue très vite. Le nom des métiers s'éloigne de la réalité des tâches. Ainsi, le gadouilleur est-il devenu un éboueur, puis un agent de propreté pour être, pour le moment, un ripeur. Avant-hier, on ramassait des gadoues, hier du compost. Maintenant, on collecte des biodéchets.»

Propos recueillis par Volodia Opritchnik