Stratégie

Michel Dutang nous parle de l'importance de la R&D dans la gestion de l'eau

Dans une interview donnée à Danielle Nocher pour le magazine Valeurs Vertes, Michel Dutang nous rappelle que l'eau potable est un produit de haute technologie dont il faut préserver les ressources naturelles.

Michel Dutang

Michel Dutang

Valeurs Vertes : Peut-on imaginer manquer d'eau potable un jour ?

Michel Dutang : Aucun risque, l'eau ne disparaît pas elle fonctionne en cycle. Mais il faut préserver la ressource en l'épurant et en évitant de la polluer. Dans les pays en voie de développement, de vrais problèmes de ressources peuvent se manifester par manque de moyens pour préserver, épurer et recycler l'eau.

Valeurs Vertes : Quelles sont les technologies qui permettent de faire face à la demande sans cesse croissante en matière de qualité ?

Michel Dutang : Essentiellement la technologie de l'utilisation de membranes. Ce sont des procédés connus depuis 20 ans mais qui sont toujours porteurs d'énormes avancées. L'amélioration des procédés par membranes permettra sur 15 à 20 ans de diminuer très largement par cinq la consommation d'énergie. Il faut savoir que l'utilisation des membranes entraîne une consommation d'énergie aussi importante que celle nécessaire au pompage de l'eau. Plus la membrane est fine pour arriver à l'osmose plus elle demande de l'énergie : 60 bars de pression par exemple pour dessaler l'eau de mer. Si on divise la quantité d'énergie par deux, des procédés seront rentables pour des pays qui n'auraient jamais pu y accéder comme la Palestine qui manque d'eau. Là, ce n'est pas le dessalement de l'eau de mer qui coûte le plus cher mais l'énergie nécessaire au procédé même. Ce coût de l'énergie est un enjeu de plus en plus considérable.

Autre enjeu technologique : le colmatage des membranes. Plus elles sont fines plus elles risquent de se colmater comme l'eau de mer avec les algues. Ce qui entraîne des coûts d'entretien et de nettoyage.

Valeurs Vertes : Comment faire avancer le problème des boues d'épuration ?

Michel Dutang : De plus en plus de boues signifie l'épuration de plus en plus d'eau. La création du tout à l'égout il y a quelques décennies, impliquait qu'il n'y ait pas de pollutions industrielles. Lorsqu'on reçoit les produits organiques de la vie azotés et phosphorés, cela donne une bonne qualité de compost. A Narbonne où il n'y a pas de pollution industrielle, les boues sont compostées avec des déchets verts et nous obtenons non plus un déchet mais un vrai produit, surveillé, labellisé.

Dans le cas d'une grande ville ancienne avec des millions d'habitants, la même surveillance n'est pas possible, il faut avoir recours à deux grands procédés de destruction dont l'un est nouveau et porteur d'avancées : l'oxydation par voie humide qui est en cours d'installation pour la ville de Bruxelles. C'est comme une cocotte minute de 44 bars de pression qui monte à 200-300 degrés et dans laquelle on introduit de l'oxygène. Ce procédé va traiter les boues de Bruxelles, Milan, Epernay. Autre procédé : l'incinération, technique extrêmement efficace, maîtrisée, mais parfois refusée par le riverain. Egalement la co-incinération qui consiste à injecter des boues humides contenant 80% d'eau dans un four d'incinération d'ordures ménagères classique. Cet apport d'eau va améliorer la combustion du four, mieux brûler les boues en les traitant. De façon générale les mesures sont de plus en plus fines nous devenons de plus en plus exigeants sur les normes. Les eaux potables qui répondaient à la norme 1961 il y a trente ans ne seraient plus acceptées aujourd'hui.

Valeurs Vertes : L'Ecole Française de l'Eau a-t-elle fait école ?

Michel Dutang : Dans les grands appels d'offres internationaux, ce sont les industriels français qui se retrouvent en final et remportent les projets. Nous avons su garder notre avance parce que nos sociétés ont la taille critique leur permettant de développer leur recherche et leur croissance. Notre service comprend 600 personnes dont la moitié est affectée à la recherche fondamentale et l'autre au développement. La mise au point des procédés entre le stade de l'atelier pilote comme celui que nous avons installé pour le projet de Bruxelles traite les boues d'environ 30 000 équivalents habitant/an. Il demande quelques années pour passer à la grandeur réelle de 300 000 équivalents/habitants, trois dans ce cas pour la mise au point et finaliser le procédé. Avec un budget de 100 millions d'€ et 600 chercheurs et ingénieurs, nous pouvons avoir une démarche novatrice et fiable.

Valeurs Vertes : Quelles pistes pour une recherche d'avenir ?

Michel Dutang : Il y a en plusieurs, en particulier celle qui consiste à faire progresser l'analyse de l'eau sur le plan bactériologique pour détecter germes et virus. Nous travaillons avec l'Institut Pasteur sur un procédé qui détecterait l'ADN de ces agents pathogènes pour mieux les combattre.

Autre piste, les techniques d'évapo-concentration encore imparfaites et surtout très énergivores mais en 10 ans ces procédés peuvent devenir intéressants. On travaille sur le séchage des boues polluées pour en faire des combustibles. Si pour l'instant le procédé peut faire sourire parce qu'il exige beaucoup d'énergie, il faut se souvenir que les cochers de fiacre se gaussaient des premiers véhicules à moteur et ce ne sont pas ces derniers qui ont disparu les premiers. La thermodynamique peut apporter de grand progrès. Autres sujets d'avenir : la maîtrise du comportement des polluants dans le milieu naturel, dans les nappes souterraines, les rivières, les retenues d'eau. Il est plus sain s'épurer ce que l'on rejette dans l'eau de manière naturelle plutôt qu'utiliser un milieu naturel dégradé pour produire de l'eau potable.

Le but étant à terme de produire de l'eau sans traitement grâce à une meilleure connaissance de ce milieu naturel, à sa modélisation pour arriver au but final : retrouver l'état de nature en ayant épuré toutes les pollutions auparavant.

Entretien avec Danielle Nocher